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NOUVELLE

LES GRILLONS

Nouvelle de Richard Matheson (1960)
publiée dans Le pays de l'ombre - tome 4
collection Imagine Flammarion
© Flammarion

Après dîner, ils descendirent au bord du lac où se reflétait la lune.
" C'est joli, non ? fit-elle.
- Mm-mm.
- J'ai passé de très bonnes vacances, et toi ?
- Moi aussi. "
Derrière eux, la porte donnant sur la terrasse de l'hôtel s'ouvrit et se referma.
Des pas s'approchèrent en crissant sur le gravier.
Jeanne jeta un regard par-dessus son épaule.
" Qui est-ce ? demanda Hal. - Le type de la salle à manger, tout à l'heure. "
Un instant plus tard l'homme venait se poster sur la rive à quelques mètres d'eux.
Il ne leur adressa pas la parole, ne les regarda même pas.
Il contemplait la forêt, au loin, sur la rive opposée.
" Tu crois qu'il faut aller lui parler ? souffla Jeanne.
- Je me demande ", répondit-il sur le même ton.
Ils reportèrent leur regard sur le lac.
Hal passa son bras autour de la taille de Jeanne.
Brusquement, l'inconnu s'adressa à eux.
" Vous les entendez ? - Euh… pardon ? " s'enquit Hal.
L'autre se tourna vers eux. Ses yeux semblaient brasiller au clair de lune.
" Je disais : est-ce que vous les entendez ? "
Un bref silence, puis : " Qui ça ? demanda Hal.
- Les grillons. "


Tous deux se turent un moment. Bientôt Jeanne s'éclaircit la voix et dit : " En effet. C'est joli.
- Joli ? " L'inconnu se détourna. Au bout d'un moment, il se ravisa et s'approcha.
"Je me présente : John Morgan.
- Hal et Jeanne Galloway ", l'informa Hal.
S'ensuivit un silence gêné. " Quelle belle nuit, vous ne trouvez pas ? hasarda Jeanne.
- Sans eux, ce serait mieux. Je veux dire, sans les grillons.
- Qu'est-ce qui vous déplaît tant chez eux ?
Morgan parut tendre l'oreille, les traits figés.
Il déglutit avec un effort visible, puis un sourire contraint se dessina sur ses lèvres.
" Me ferez-vous le plaisir de prendre un verre en ma compagnie ? Je vous invite.
- Ma foi…, commença Hal.
- Je vous en prie. " Tout à coup, Morgan se faisait pressant.
La salle à manger de l'hôtel ressemblait à une vaste caverne obscure.
L'unique source de lumière était la petite lampe qui, posée sur leur table,
projetait contre les murs les ombres vagues des trois convives.
" A votre santé ", fit Morgan en levant son verre.
Le vin était sec, aigrelet. Un filet glacé s'écoula dans la gorge de Jeanne, qui frissonna.
" Alors, ces grillons ? " s'enquit Hal. Morgan reposa son verre.
" Je ne sais pas si je fais bien de vous en parler. "
Il les dévisagea attentivement. Son regard scrutateur mit Jeanne mal à l'aise ;
elle reprit son verre et but une gorgée de vin.
Soudain, d'un geste si brusque qu'elle en renversa quelques gouttes,
Morgan tira de sa poche un calepin noir qu'il posa sur la table avec soin.
" Là, fit-il. - Qu'est-ce que c'est ? voulut savoir Hal.
- Une clé de décodage. "
Sous les yeux, il se resservit et reposa sur la nappe, accompagné de son ombre.
Puis il saisit son verre et en fit tourner le pied entre ses doigts.
" Pour décoder le message des grillons. "
Jeanne frémit, sans bien savoir pourquoi.
Ce n'était pas tant les paroles de Morgan qui lui faisaient de l'effet
que le ton sur lequel il s'exprimait.
Ce dernier se pencha et ses yeux brillèrent à la lueur de la lampe.
" Ecoutez-moi. En frottant leurs élytres, ils ne se contentent pas de produire des sons indéterminés."
Une pause. " Ils émettent des messages. " Jeanne eut l'impression
qu'elle venait de se muer en bloc de bois.
Et aussi que la pièce pivotait imperceptiblement sur son axe pour se pencher vers elle.
" Pourquoi dites-vous ça ? demanda Hal.
- Parce que maintenant, j'en suis sûr. "
Il se pencha encore.
" Avez-vous déjà écouté les grillons de près ? Je veux dire, très attentivement ? Non ?
Eh bien, si vous vous étiez donné cette peine,
vous auriez détecté une structure rythmique dans leur chant. Nettement perceptible. "
" Moi, je les ai bien écoutés, reprit-il. Pendant sept ans.
Et plus j'écoutais, plus j'étais convaincu d'avoir affaire à un code ;
la nuit, ils expédiaient des messages. "
Là-dessus, il y a une semaine, cette structure est brusquement devenue évidente.
C'est une espèce de morse - sauf que, bien sûr, les sons produits sont différents.
" Alors voilà. Il m'a fallu sept année de travail, mais je l'ai enfin déchiffré, ce code. "
Là encore, il déglutit péniblement, à plusieurs reprises, puis vida son verre d'un trait.
" Ah ? Et qu'est-ce qu'ils disent ? " interrogea gauchement Hal. Morgan le regarda.
" Ils énumèrent des noms. Attendez, je vais vous montrer. "
Il sortit d'une de ses poches un crayon à papier courtaud,
puis arracha une page à son calepin et se mit à écrire en murmurant des paroles indistinctes.


" Pulsation, pulsation - pause - pulsation, pulsation, pulsation - pause - pulsation - pause - "
Hal et Jeanne s'entre-regardèrent. Hal s'efforça de sourire, mais en vain.
Ils reportèrent bientôt leur attention sur le petit homme qui, penché sur la table,
prêtait l'oreille aux grillons et traduisait ce qu'il entendait. Morgan reposa son crayon.
" Voilà qu vous donnera une idée de ce que j'ai découvert. "
Il leur tendit la feuille de papier. Ils la déchiffrèrent. MARIE CADMAN, lurent-ils.
JOHN JOSEPH ALSTER, SAMUEL…
" Vous voyez ? reprit Morgan. Ce sont des noms.
- Mais les noms de qui ? " ne put s'empêcher de demander Jeanne, qui n'en avait pourtant aucune envie.
La main de Morgan se crispa sur le calepin. " Les noms des morts. "
Ce soir-là, quand Jeanne vint se coucher près de Hal, elle se serra tout contre lui. " j'ai froid, chuchota-t-elle.
- C'est parce que tu as peur. - Tu n'as pas peur, toi ?
- Pas dans le sens où tu l'entends, non.
- Que veux-tu dire ? - Je ne crois pas un mot de ce qu'a dit ce type. En revanche, je crains qu'il ne soit dangereux.
- Et ces noms, où les a-t-il trouvés ?
- Il s'agit peut-être d'amis à lui. Ou alors il les a relevés sur des pierres tombales.
A moins qu'il ne les ait tout bonnement inventés."
Il grogna tout bas. " Ce qui est sûr, c'est qu'il ne les tient pas des grillons. "
Jeanne se blottit contre lui. " Tu as bien fait de prétendre qu'on était fatigués, conclut-elle.
Je ne sais pas si j'en aurais supporté davantage".
- Enfin, ma chérie ! Voilà un gentil petit bonhomme qui nous fait de grandes révélations
sur les grillons, et toi, tu le dénigres !
- Tu sais quoi ? A cause de lui, je n'apprécierai plus jamais le chant des grillons.
Pelotonnés l'un contre l'autre, ils ne tardèrent pas à s'endormir.
Pendant ce temps, dehors, dans les ténèbres immobiles, les grillons frottèrent leurs élytres jusqu'au matin.
Dès qu'il les vit, Morgan traversa d'un pas vif la salle à manger de l'hôtel
et vint s'asseoir à leur table. " Je vous cherche depuis ce matin. Il faut que vous m'aidiez. "
Les lèvres de Hal se crispèrent. " De quelle manière ? " Il reposa sa fourchette.
" Ils savent que j'ai découvert la vérité. Et maintenant, ils en ont après moi.
- Qui ça, les grillons ? interrogea Hal d'un air blasé.
- Je l'ignore. C'est soit eux, soit… "
Jeanne resserra ses doigts raidis sur ses couverts.
Curieusement, elle sentait un froid glacial remonter dans ses jambes.
" Ecoutez, commença Hal d'un ton patient.
- Il faut me comprendre, l'interrompit Morgan ,suppliant.
Les grillons sont aux ordres des morts. Ce sont eux qui émettent des messages.
- Ah oui ? Et dans quel but ?
- Parce qu'ils dressent la liste de leurs propres noms.
Ils s'en tiennent mutuellement informés, en permanence, par l'intermédiaire des grillons.
- Mais dans quel but ? " insista Hal. Les mains de Morgan se mirent à trembler.
" Si je le savais ! Peut-être que le jour où il y aura de noms,
le jour où ils seront prêts en nombre suffisant, ils…
Il s'étrangla. " Ils reviendront ", acheva-t-il.
Au bout d'un moment, Hal reprit : " qu'est-ce qui vous fait croire que vous êtes en danger ?
- Hier soir, alors que je mettais les noms noir sur blanc… ils ont épelé le mien."
Un silence pesant s'abattit, que Hal reprit :
" Que pouvons-nous faire pour vous ? " Que pouvons-nous faire pour vous ?
articula-t-il d'une voix qui trahissait son malaise.
- Rester près de moi. Comme ça, ils ne m'auront pas. "
Jeanne lança un regard inquiet à Hal.
"Je ne vous embêterai pas. Je ne m'assiérai même pas à table avec vous.
Je resterai là-bas, à ma place. Je voudrais simplement vous conserver dans mon champ visuel.
" Il se remit prestement sur pied et sortit son calepin.
" Vous voulez bien me garder ça ? "
Ils n'eurent pas le temps de dire mot que Morgan s'éloignait déjà en zigzags entre les tables nappées de blanc.
Parvenu à une dizaine de mètres, il se rassit en leur faisant face.
Puis il alluma la lampe posée sur sa table.
" Qu'est-ce qu'on fait ? dit Jeanne.
- On reste un petit moment. On a de quoi s'occuper, avec cette bonne bouteille.
On ira se coucher quand elle sera vide.
- On est vraiment obligés de rester ?
- Qui sait ce qui se passe dans la tête de ce type ? Franchement, je préfère ne pas prendre de risques."
Jeanne ferma les yeux et poussa un soupir de lassitude.
" Quelle drôle de façon de conclure les vacances. "
Hal s'empara du calepin posé sur la nappe.
Au même moment, il prit conscience du chant des grillons au-dehors.
Il passa rapidement en revue les pages, qui se succédaient dans l'ordre alphabétique
et contenaient chacune trois lettres accompagnées de leur équivalent en pulsations.

" Il nous observe, remarqua Jeanne.
- Ne fais pas attention à lui. "
Jeanne se pencha afin d'étudier le calepin en même temps que son mari.
Elle parcourut des yeux la série de points et de traits qui y était inscrite.
" Tu crois qu'il y a du vrai dans ce qu'il affirme ?
- Espérons que non ", répliqua Hal.
Il s'efforça de prêter l'oreille au chant des grillons en y trouvant des coïncidences avec le contenu du calepin.
Mais en pure perte. Au bout de quelques minutes, il le referma.
Une fois la bouteille de vin vide, Hal se leva de table.
" Au lit ! " Jeanne n'eut pas le temps de l'imiter que Morgan
avait déjà parcouru la moitié du chemin séparant les deux tables.
" Vous partez ? demanda-t-il.
- Je vous signale qu'il est presque onze heures. Nous sommes fatigués.
Je regrette, mais maintenant, il faut que nous allions nous coucher. "
Le petit homme les regarda tour à tour sans mot dire,
l'air implorant et pour tout dire désespéré.
Il parut sur le point de parler, puis ses épaules s'affaissèrent et il baissa brusquement les yeux.
Les deux autres l'entendirent avaler sa salive.
" Mais vous voulez bien vous occuper du carnet ?
- Pourquoi ? Vous ne voulez pas le récupérer ?
- Non. "
Morgan se détourna. Il fit quelques pas, puis s'immobilisa et jeta un regard en arrière.
" Vous voulez bien laisser votre porte ouverte, pour que je puisse … vous appeler ?
- Bon, d'accord ", répondit Hal.
Un sourire pâle étira légèrement les lèvres de Morgan.
" Merci. " Sur quoi il s'en alla. Il furent réveillés par de grands cris à plus de quatre heures du matin.
Hal sentit Jeanne lui agripper le bras et tous deux se redressèrent brusquement
dans leur lit en tentant de scruter les ténèbres.
" Mais qu'est-ce que c'est ? " hoqueta Jeanne. - Je ne sais pas.
" Hal repoussa les couvertures et s'assit au bord du lit.
" Ne me laisse pas toute seule !
- Eh bien, viens avec moi, alors. "
Le couloir était éclairé par une ampoule électrique de faible voltage.
Hal se précipita vers la chambre de Morgan en faisant grincer le parquet sous ses pas.
La porte était fermée, alors que la veille, il l'avait laissée ouverte.
De l'autre côté s'éleva soudain un bruissement mêlé de crépitements ;
à croire qu'on y agitait sauvagement un million de tambourins.
Hal en lâcha impulsivement le bouton de la porte.
" Qu'est-ce que c'est que ça ? " demanda Jeanne.
Il ne répondit pas. Tous deux restèrent un instant immobiles, ne sachant que faire.
Sur quoi, à l'intérieur, le bruit cessa. Hal inspira profondément, puis poussa le battant.
Le cri de Jeanne se bloqua dans sa gorge.
Morgan gisait dans une marre de clair de lune éclaboussé de sang,
la peau couverte de zébrures comme s'il avait été entaillé par un millier de minuscules lames de rasoir.
A la fenêtre, le store était percé d'un grand trou.
Pétrifiée, un poing pressé contre ses lèvres, Jeanne suivit Hal du regard
tandis qu'il allait s'agenouiller auprès du corps inerte.
Il posa la main sur la veste de pyjama dilacérée.
Il sentit le cœur de Morgan battre très faiblement sous ses doigts tremblants.
Alors Morgan ouvrit les yeux - de grands yeux fous qui ne reconnaissaient rien et semblaient traverser Hal sans le voir.
" P-H-I-L-I-P M-A-X-W-E-L-L ", épela-t-il entre deux gargouillis.
"M-A-R-Y G-A-B-R-I-E-L ", fit-il, le regard fixe et vitreux.
Sa poitrine se souleva d'un coup. Ses yeux s'écarquillèrent un peu plus.
" J-O-H-N M-O-R-G-A-N " , épela-t-il encore.
Puis ses yeux s'efforcèrent de se concentrer sur Hal.
Un râle laborieux s'échappa de sa gorge.
Et là, comme si une volonté infiniment supérieure à la sienne lui arrachaient les mots un par un, il ânonna :
" H-A-L G-A-L-L-O-W-A-Y. " Et enfin : "J-E-A-N-N-E G-A-L-L-O-W-A-Y. "
Alors ils se retrouvèrent seuls - seuls avec un cadavre.
Dehors, dans la nuit, un million de grillons frottaient leurs élytres.