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Nouvelle

 

Texte de Jacques LACARRIERE extrait de Le pays sous l'écorce
(Le Seuil 1980)

-Herbes. Non pas herbes pour hommes, juste bonnes à être foulées, à servir de tapis aux plantes de leurs pieds,
sans autre parure que ce vert qui ferait croire qu'elles tiennent à se confondre entre elles. Non pas herbes folles ou sages
selon les mots des hominiens, non pas herbes nanties d'histoire agreste et de ruralité mais herbes pour non-humains,
pour vers et pour insectes, pour soles et pour antennes, herbes libres, indigènes, pour tarses et pour labres,
pour glosses et vibrisses, herbes pour vent d'avant l'invention du mot vent.
J'avance parmi ces herbes-là, sur un sentier frayé depuis des temps immémoriaux par des pattes marcheuses,
fouisseuses ou sauteuses. Chaque creux recèle une mandibule, chaque monticule une antenne.
Toute la prairie est comme embrasée de messages, d'ardeurs affamées, de stridulations menaçantes.
Car toutes ces voix, ces stridences me disent clairement d'avoir à passer mon chemin et d'éviter leur territoire.
Mais comment faire ? A chaque tige, sur chaque motte, je me heurte à d'ancestrales possessions,
à des cadastres millénaires. Et, partout, l'air frissonne de qui va là ? fort inquiétants.
Aussi dois-je progresser en prenant d'intimes précautions, me glissant sous les tiges avec circonspection,
tout le derme tendu pour deviner où commencent, où finissent les zones dangereuses.
Cette prairie est vraiment loin d'être un éden ! J'y rampe comme sur un sol hostile truité
de pièges, hanté de faims, une jung1e d'où montent à tout moment des je suis…je suis…je suis…la…la…
avant…toi…toi… Aussi, découragé par toutes ces menaces, cherchai-je refuge au pied d'une petite aspérité,
la seule apparemment inoccupée, et m'y tapis le corps tremblant, tous les sens aux aguets.


Je commençais à me rasséréner quand je perçus une timide stridulation qui disait :
- … je veux… je veux… je veux… rtosir… Je regardai autour de moi : herbes, talus, creux, mottes et fleurs avaient un air des plus paisibles, des moins loquaces.
Que voulait l'être invisible et que signifiait ce rtosir ? "
J'ai oublié toutes mes leçons de Voix dermique, pensai-je et il faudra que je… "
Mais la voix aussitôt reprit : -… je veux… je veux… je veux… stroir… Allons bon !
Voici qu'Il a changé d'avis. Maintenant, Il veut… stroir ! (Je dis Il, mais peut-être était-ce Elle,
car là encore j'avais du mal à discerner le sexe de l'être stridulant.) Le message paraissait faible, quoique venant de près.
Alors, en détail1ant les lieux environnants, je vis qu'au pIed de la petite aspérité où je m'étais posté
s'ouvrait un trou noir, l'entrée d'un minuscule terrier. Et, de fait, le message à nouveau en jaillit, plus net et plus impérieux cette fois :
- … je veux… je veux… je veux… tsorir… Mais que veut-Il à la fin ? Veut- Il rtosir, stroir ou tsorir ?
De toute façon, la réponse ne m'eût guère avancé puisque je ne comprenais aucun de ces trois mots.
Une inquiétude me prit comme à quelque examen dont ma vie, plus que mes lauriers,
dépendrait dans ces herbes et je me répétais, pour en percer le sens, ces syllabes énigmatiques quand la lumière se fit.
Il devait vouloir dire sortir mais stridulait les lettres selon un ordre différent et propre aux…
Mais juste à cet instant, noir et luisant, Il jaillit du terrier, le Grillon dont j'avais obstrué la sortie par mon guet !
Je m'esclaffai, riant de surprise et de soulagement car je savais les Grillons herbivores
et peut friands d'ex-hominiens. un mâle (son abdomen étant dépourvu de tarière),
et Il resta là un instant à m'observer de ses yeux ocre avant de venir doucement m'attoucher puis me palper de ses antennes.
Examen qui Le rassura, Lui aussi, car je Le vis déployer ses élytres dentés et frissonner obstinément
un air bien connu, celui-là, le chant du territoire : - … je suis… je suis ..' je suis… la…la… .
- Je le sais ! stridulai-je du plus doux et du plus conciliant que je pus. - … je suis… je suis… je suis… la…la… avant… -
- Je le sais aussi, répondis-je, me souvenant que les Grillons comme tous les insectes n'émettent qu'au présent.
Je ne fais que passer. Pardonnez-moi d'avoir caché votre terrier.
Ce dernier mot dut Le surprendre car brusquement Il me fit face et stridula :
- … ri…trere… re… trier….trier… trere… Que voulait-Il me dire ?
Me provoquait-Il en combat singulier, comme cela est courant dans la jungle herbacée
dès qu'on franchit les limites interdites ? Mais non. Ses vibrations paraissaient douces, ce n'était pas une provocation
mais plus probablement, comme pour sortir, le mot terrier qu'Il ne parvenait pas à striduler ou qu'Il percevait de travers.
Alors, tout amusé, je Lui souris. Mais Lui, de nouveau silencieux, comme statufié, ne bougea pas, ne broncha pas.


Décevante ! Qu'elle fut décevante, ma rencontre avec ce Grillon ! Ou pourrait pratiquement la résumer ainsi :
devant les ritrere don t Il voulait trosir ou tsorir, Lui l' orthoptère né sans tanpres (ou, si l'on préfère, sans terpans),
qui ne connut ni epre niemre, Il ne cessa de me striduler qu'Il était chtoanoute, né de la retre qui était sa cratime
ou, si l'on préfère, sa tmirace. Il faut me pardonner tous ces mots incongrus car il m'arrive quelquefois de ne plus savoir où j'en suis,
tant cet entretien m'éprouva. Et le vertige, la confusion de ces dialogues me reprennent si fort que je me mets à mélanger lettres
et mots à la façon des gryllidés. Car si le Loir (à supposer que Je L'aie vra-ime-nt rencontré) se contentait
de désarticuler les syllabes hominiennes sans en modifier l'ordonnance, le Grillon, Lui, semblait prendre un malin plaisir à bouleverser l'ordre et le son des mots les plus élémentaires. Qu'il en soit, je n'ai nulle intention aujourd'hui de m'étendre sur la syntaxe et les particularités
- ou, pour être précis, la nyxaste et les cariputtralies - de cette sorte d'orthoptères. Et je m'en tiendrai donc,
pour abréger, au contenu de nos dlarutistons non à leur contenant car ce dernier deviendrait vite datufixise.
Tout débuta incidemment quand je Lui demandai son âge. Question absurde, évidemment.
Comment eût-il connu son âge ? Il n'y a pas d'état civil chez les Grillons les informant de leur naissance.


Comme tous - ou presque tous - les insectes, ils sortent de terre un beau jour des œufs pondus par la progénitrice
en quelque réduit souterrain ou en quelque oothèque qui déjà les entoure de ses langes de soie.
- EGA… EGA…, répéta-t-Il sans bouger d'un pouce. - Oui, vous êtes NÉ un jour. NÉ. -…NE… NE…, ânonna-t-II
en conservant cette fois l'ordre des lettres. Apparemment, Il ne comprenait pas. - Avant l'hiver, vos P-A-R-E-N-T-S
vous ont P-O-N-D-U. Quand êtes-vous sorti de T.E.R.R.E ? L'indécision - voire l'effarement - se lut sur tout son corps.
Il se mit à trembler en stridulant nerveusement : - NOD…PU…des…TANPRES…
- Non, P-O-N-D-U, pas NODPU, par d - Non, P-O-N-D-U, pas NODPU, par des P-A-R-E-N-T-S pas par des TANPRES.
- …TAPRENS… TERPANS… - - Non, pas des TAPRENS, pas des TERPANS, pas des TERPANS,
des P-A-R-E-N-T-S. Un P-È-R-E, une M-È-R-E qui vous ont mis au M-O-N-D-E.
Un G-R-I-L-L-O-N et une G-R-I-L-L-O-N-E. - … EPRE… EMRE… je ne ASIS pas… ce que…
ZUVOLE… les LIRGLONS n'ont pas de … T ANPRES… Qui m'a MSI au DEMON ?
- Pas au DEMON, au M-O-N-D-E. Vous êtes bien sur T-E-R-R-E ? - … sur la RETRE… de la… RETRE…
- Mais enfin - et, cette fois, je m'impatientai - vous n'êtes pas né de la RETRE !
- De la… RETRE… je suis… de la... RETRE… ma… CRATIME… ma… TMI… RACE…
- Quelle RACE ? Que me chantez-vous ? fis-je incrédule. Mais je compris qu'Il voulait dire sans doute non pas RACE
mais TMIRACE, autrement dit MATRICE.


- Alors, vous êtes CHTOANOUTE, questionnai-je, élangeant au petit bonheur leslettres du mot AUTOCHTONE.
- CHTO…ANO…UTE… et il eut un frisson joyeux. CHTO…A…OUTE et de plus belle,
en une longue, frémissante et triomphante vibration, il reprit : CHTO…ANO… UTE…CHTOA…NOUTE…CHTOA…NOUTE…
Moi, épuisé de stridulations impuissantes, j'écoutai sans y croire ce chant inconnu de la Terre.
Le voici de nouveau, cor induré dans la mémoire ; ce désir né sur l'atoll aux tortues, ce rêve surgi devant les œufs
de la terre et de la mer mêlées, l'espoir d'une nouvelle humanité qui naîtrait sans ancêtres. Les insectes le vivent plus encore
que les chéloniens, eux qui surgissent au printemps alors que leurs progéniteurs sont morts depuis longtemps et qui n'ont nulle idée
d'être issus de semblables à eux. Qui croient peut être émerger, neufs et vierges, de quelque immaculée conception de la terre…
Mais nous-mêmes, hominiens, si le hasard ne nous faisait pas naître, grandir presque toujours près de nos vrais parents,
saurions-nous donc les reconnaître si nous naissions comme les insectes, au hasard des saisons de la terre ?
Si nous devions venir au monde en un lieu vierge d'ancêtres et de progéniteurs, comment ne pas penser
que nous serions les enfants spontanés du Sol, les larves, les pupes ou les poupons d'une Glèbe anonyme
nous laissant dès notre ou les poupons d'une Glèbe anonyme nous laissant dès notre naissance à la merci de l'horizon ?
Alors, s'il en était ainsi, les mots que nous avons créés, tous ces mots qui racontent l'histoire de notre sang
(sang préservé-sang répandu, sang des alliances-sang des interdits, sang élu-sang exclu),
ce sang qui soude ou qui déchire les familles, tisse le réseau des filiations comme celui des spoliations,
ce sang enfin qui nous livre dès notre naissance à ces ancêtres non choisis que l'on nomme parents,
et tous ces mots qui accompagnent, enserrent notre existence : père, mère, grand-père, grand-mère,
fils et beau-fils, fille et bru, belle-sœur, oncle, tante, nièce et neveu, cousin, cousine, ces mots que les humains vénèrent
ou chérissent sans comprendre qu'ils nomment ainsi les murs de leur prison, tous ces mots du carcan parental.
Nul insecte ne les connaît, ne les stridule, eux qui viennent au monde sans passé, sans mémoire, sans rien savoir de leurs " parents ".
Et je murmure ces mots soudain absurdes - parents, oncles, tantes, nièces, familles - dont il suffit de modifier l'ordre
des lettres pour les renvoyer à jamais au néant de leurs tristes syllabes et de leur vaine confrérie, Oui, je me mis à les murmurer,
puis à les striduler avec passion, avec fureur, tandis que le Grillon se taisait, se demandant peut-être si je n'étais pas devenu
ofu, ufo ou fou. Je les criais dans la prairie soudain silencieuse, attentive, de toute la force de mon corps et de mon âme libérée :
… plus de tanpres ni de terpans… plus d'epre ni d'emre, plus de nolces ou de colnes, de tnatls ou de netats, plus de cniees,
plus de millafes ou de mafliIes… Et je m'écroulai épuisé devant Lui, stridulant une ultime fois :
… plus de F-A-M-I-L-L-E-S ! Mais lui, silencieux et comme statufié, ne bougea pas, ne broncha pas.