LES LIRE

CONTES ET FABLES




LE FORGERON DE FUMEL
(conte de l'Agenais)

Il y avait, autrefois, à Nérac, un roi qui s'appelait Henri IV. Ce roi était riche comme la mer, aumônier comme un prêtre, hardi comme un lion, juste comme l'or.
Pourtant, Henri IV n'était pas heureux. Nuit et jour, il se disait :
- Les galériens ne souffrent pas autant que moi. Je n'ai qu'une fille, plus belle que le jour, et plus sage qu'une sainte. Mais elle est si triste, si triste, que nul galant ne peut se vanter de l'avoir fait rire une seule fois. Aussi l'a-t-on surnommée la princesse Triste-Mine. J'ai sept cents chevaux superbes, tous noirs comme l'âtre. Pourtant, je n'aime que mon grand cheval blanc. Mais il est si méchant, si méchant, que le plus habile forgeron de la terre est hors d'état de le ferrer des quatre pieds. Aussi l'a-t-on surnommé Brise-Fer. Non, les galériens ne souffrent pas autant que moi.
Enfin, Henri IV n'y put plus tenir, et manda dans son château le tambour de ville.
- Tambour, voici mille pistoles. Va-t'en courir le monde, et crier partout : « L'homme capable de faire rire une seule fois la princesse Triste-Mine, et de ferrer des quatre pieds le grand cheval blanc Brise-Fer, sera le gendre et l'héritier de Henri IV.»
- Roi, vous serez obéi.
Ce qui fut dit fut fait. Force galants se présentèrent, pour tenter les deux épreuves. Tous s'en retournèrent comme ils étaient venus.
En ce temps-là, vivait à Fumel, avec sa vieille mère, un jeune et hardi forgeron.
- Mère, dit-il un soir à souper, demain, je pars pour Nérac. C'est moi qui ferai rire, au moins une fois, la princesse Triste-Mine, et qui ferrerai des quatre pieds le grand cheval blanc, Brise-Fer. Ainsi, je serai le gendre et l'héritier de Henri IV.
- Pars, mon fils, et que le Bon Dieu te conduise.
La brave femme alla se coucher. Alors, le forgeron tira de son coffre toute sa petite fortune, cent écus de six livres, et cinquante louis d'or. Avec les cent écus de six livres, il forgea quatre fers d'argent. Avec les cinquante louis, il forgea vingt-huit clous d'or, sept pour chaque fer.
À la pointe de l'aube tout était prêt. Le forgeron partait pour Nérac, sa besace de cuir en bandoulière. Dans cette besace, il y avait un pain, une gourde pleine de vin, un marteau, les quatre fers d'argent, et les vingt-huit clous d'or.
Trois heures plus tard, le forgeron mangeait et buvait, assis au bord du chemin. Dans un champ de blé voisin, chantait un grillon noir comme la suie.
- Cri cri cri. Bonjour, forgeron.
- Bonjour, grillon. Qu'y a-t-il pour ton service ?
- Cri cri cri. Forgeron, je veux savoir où tu vas.
- Grillon, je vais à Nérac, faire rire la princesse Triste-Mine, et ferrer le grand cheval blanc Brise-Fer. Ainsi, je serai le gendre et l'héritier de Henri IV.
- Cri cri cri. Forgeron, emporte-moi. Je te rendrai peut-être service.
- Grillon, avec plaisir. Allons ! Hop ! Ancre-toi fort et ferme sur mon menton. Ce qui fut dit fut fait. Le forgeron repartit, emportant le grillon ancré sur son menton.
Trois heures plus tard, il buvait et mangeait encore, assis au bord du chemin. Dans un champ voisin, un petit rat grignotait une feuille de tabac.
- Couic couic couic. Bonjour, forgeron.
- Bonjour, rat. Qu'y a-t-il pour ton service ?
- Couic couic couic. Forgeron, je veux savoir où tu vas.


- Rat, je vais à Nérac, faire rire la princesse Triste-Mine, et ferrer le grand cheval blanc Brise-Fer. Ainsi, je serai le gendre et l'héritier de Henri IV.
- Couic couic couic. Forgeron, emporte-moi. Je te rendrai peut-être service.
- Rat, avec plaisir. Allons ! Hop ! Ancre-toi fort et ferme sur mon béret. Ce qui fut dit fut fait. Le forgeron repartit, emportant le grillon ancré sur son menton,
et le rat ancré sur son béret.
Le même soir, il ronflait comme un bienheureux entre deux draps, dans une auberge d'Agen. À la pointe de l'aube, il s'éveilla brusquement, piqué sur le bout du nez.
- Forgeron, debout, debout. Assez dormi, fainéant.
- Qui es-tu ? Je t'entends, mais je ne te vois pas.
- Forgeron, je suis la mère des puces, et je suis ancrée sur le bout de ton nez. Forgeron, je veux savoir où tu vas.
- Mère des puces, je vais à Nérac, faire rire la princesse Triste-Mine, et ferrer le grand cheval blanc, Brise-Fer. Ainsi, je serai le gendre et l'héritier de Henri IV.
- Forgeron, emporte-moi. Je te rendrai peut-être service.
- Mère des puces, demeure ancrée fort et ferme sur le bout de mon nez.
Ce qui fut dit fut fait. Le forgeron repartit, le grillon ancré sur son menton, le rat ancré sur son béret, et la mère des puces ancrée sur le bout de son nez.
Trois heures après le lever du soleil, il était à Nérac, assis sur un banc de pierre, tout à côté de la maîtresse-porte du château du roi.
Valets et servantes le regardaient en riant.
- Forgeron, qu'es-tu venu faire ici ?
- Braves gens, je suis venu parler à Henri IV, et à la princesse Triste-Mine.
- Forgeron, les voici justement, qui reviennent de la messe.
Le forgeron se présenta sans peur ni crainte.
- Bonjour, princesse Triste-Mine. Je suis venu pour vous faire rire. Bonjour, Henri IV. Je suis venu pour ferrer le grand cheval blanc Brise-Fer.
Ainsi, je serai votre gendre et votre héritier.
En voyant ainsi son prétendu, avec un grillon ancré sur le menton, un rat ancré sur le béret, et la mère des puces ancrée sur le bout de son nez,
la princesse Triste-Mine éclata de rire.
- Henri IV, la première moitié de mon travail est faite.
La princesse Triste-Mine vient de rire, pour la première fois de sa vie.
- Forgeron, c'est juste. Et maintenant, il s'agit de descendre à l'écurie,
et de ferrer mon grand cheval blanc, Brise-Fer.
- Henri IV, je suis à votre commandement.
Tous trois descendirent à l'écurie.
Là, le forgeron tira de sa besace son marteau, les quatre fers d'argent, et les vingt-huit clous d'or.
Henri IV et la princesse Triste-Mine ouvraient de grands yeux.
- Forgeron, voilà des fers et des clous qui n'ont pas leurs pareils au monde.
- Princesse Triste-Mine, je ne suis pas un forgeron comme les autres.
L'or et l'argent ne me manquent pas. Henri IV, je ne suis pas un forgeron comme les autres.
Vous allez voir ce que je sais faire.
Mais le grand cheval blanc, Brise-Fer, se méfiait.
Il se cabrait, il ruait, il hennissait à se faire entendre à plus de sept lieues. Le forgeron ne faisait qu'en rire.
- Grillon, fais ton métier. Aussitôt, le grillon sauta dans l'oreille du grand cheval blanc Brise-Fer,
et se mit à chanter tant qu'il put : Cri cri cri. Cri cri cri. Cri cri cri.
Assourdi par ce tapage, le cheval eut bientôt fini de se cabrer, de ruer, et de hennir.
Doux comme un mouton, il baissait le nez à terre.
- Rat, fais ton métier. Aussitôt, le rat sauta sous le nez du grand cheval blanc, Brise-Fer,
et se mit à péter et à vesser tant qu'il put.
- Pan ! pan ! pan ! Ft ! ft ! ft !
Pets et vesses empestaient le tabac, dont le rat avait coutume de se nourrir.
À cette odeur, le cheval s'endormit.
Alors, le forgeron le ferra des quatre pieds, lui mit la bride et la selle, et sauta dessus, sans peur ni crainte.
- Hue ! Hue donc !
Le grand cheval blanc Brise-Fer se leva. Maintenant, il obéissait à la main et à la voix.
Alors, le forgeron dit au roi :
- Henri IV, la seconde moitié de mon travail est faite.
Le grand cheval blanc, Brise-Fer, est ferré des quatre pieds.
Ainsi, je dois être votre gendre et votre héritier.
- Forgeron, c'est juste. J'entends que tu épouses ma fille ce matin même. Intendant, cours avertir le curé. Et vous, servantes et valets, préparez vite une belle noce.
Ce qui fut dit fut fait. Jamais on n'avait vu, jamais on ne verra noce pareille. Pourtant, le forgeron n'était pas content, et ne mangeait pas de bon appétit. Il pensait :
- Voici venir l'heure des embarras. Ce matin, j'ai dit devant la princesse Triste-Mine et Henri IV : « L'or et l'argent ne me manquent pas. » Pourtant, je suis plus pauvre que les pierres. Mon petit avoir est passé, passé tout entier à ferrer des quatre pieds le grand cheval blanc, Brise-Fer. Que faire, mon Dieu ? Que faire ?
Au sortir de table, un jeune homme s'approcha du marié.
- Forgeron, je veux te parler en secret.
- Mon ami, je suis à ton commandement.
- Forgeron, j'aime de tout mon coeur la princesse Triste-Mine, qui n'a pas voulu de moi. Forgeron, je suis riche comme la mer. Écoute. L'heure approche où tu dois aller te coucher avec ta femme. Jure-moi, par ton âme, de n'y pas toucher de toute la nuit, et demain matin je te donne un grand sac, plein de quadruples d'Espagne.
- Mon ami, c'est convenu.
Ce qui fut dit fut fait. Au lieu de souffler la lumière, et de se coucher près de sa femme, le forgeron passa toute la nuit à se promener dans la chambre. D'heure en heure, il demandait à la princesse Triste-Mine :
- Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ?
Au lever du soleil, il s'en aIla trouver le jeune homme.
- Mon ami, j'ai gagné ce que tu m'as promis hier soir. Tandis que le forgeron cachait son or, Henri IV entra dans la chambre de la princesse Triste Mine.
- Eh bien ! ma fille, comment as-tu passé ta première nuit de noces ?
- Mon père, ne m'en parlez pas. J'ai couché seule. Toute la nuit, mon mari s'est promené dans la chambre. D'heure en heure, il me demandait : « Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ? »
- Ma fille, ton mari t'a fait un grand affront. Je compte bien que,
la nuit prochaine, il ne recommencera pas.
Mais le forgeron avait un autre grand sac de quadruples d'Espagne à gagner comme le premier. Au lieu de souffler la lumière, et de se coucher près de sa femme, il passa toute la nuit à se promener dans la chambre. D'heure en heure,
il demandait à la princesse Triste-Mine :
- Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ?
Au lever du soleil, il s'en alla trouver le jeune homme.
- Mon ami, j'ai gagné ce que tu m'as promis hier soir.
Tandis que le forgeron cachait son or, Henri IV entra
dans la chambre de la princesse Triste-Mine.
- Eh bien ! ma fille, comment as-tu passé ta seconde nuit de noces ?
- Mon père, ne m'en parlez pas. J'ai couché seule. Toute la nuit, mon mari s'est promené dans la chambre. D'heure en heure, il me demandait : « Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ? »
- Ma fille, ton mari t'a fait un autre grand affront. Je compte bien que, la nuit prochaine, il ne recommencera pas.
Mais le forgeron avait un autre grand sac de quadruples d'Espagne à gagner, comme les deux premiers. Au lieu de souffler la lumière, et de se coucher près de sa femme, il passa toute la nuit à se promener dans la chambre. D'heure en heure, il demandait à la princesse Triste-Mine : - Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ?
Au lever du soleil, il s'en alla trouver Le jeune homme.
- Mon ami, j'ai gagné ce que tu m'as promis hier soir. Et maintenant, je suis assez riche. Ce soir, ma femme aura de mes nouvelles.
Tandis que le forgeron cachait son or, Henri IV entra dans la chambre
de la princesse Triste-Mine.
- Eh bien ! ma fille, comment as-tu passé ta troisième nuit de noces ? - Mon père, ne m'en parlez pas. J'ai couché seule. Toute la nuit, mon mari s'est promené dans la chambre. D'heure en heure, il me demandait : « Femme, sais-tu combien de quadruples d'Espagne peut contenir un grand sac ? »
- Ma fille, ton mari a fini de te faire de grands affronts. Je ne veux pas d'un chapon pour gendre, et tu n en veux pas pour mari. Ton mariage, je le romps. Ce matin même, tu épouseras le riche galant dont tu ne voulais pas.
Ce qui fut dit fut fait. Alors, le forgeron devint bien triste,
car il aimait sa femme de tout son coeur.
Le grillon, le rat, et la mère des puces le consolaient.
- Bon courage, forgeron. Nous ne t'abandonnerons pas. En effet, une heure
avant le coucher, les trois bestioles attendaient, cachées sous le coussin
du lit de la princesse Triste-Mine.
Les mariés se mirent au lit.
Aussitôt, le grillon et la mère des puces sautèrent sur le mari, pour le tourmenter et le mordre jusqu'au sang.
Il criait et sautait, comme un possédé du Diable.
À force de se démener, le pauvre homme épuisé finit par retomber comme une masse.
Alors, le rat sauta sous son nez, et se mit à péter et à vesser tant qu'il put.
- Pan ! pan 1 pan ! Ft ! ft ! ft ! Pets et vesses empestaient le tabac
dont le rat avait coutume de se nourrir.
À cette odeur, le mari s'endormit comme une souche.
Le lendemain, comme il ronflait toujours, Henri IV entra
dans la chambre de la princesse Triste-Mine.
- Eh bien ! ma fille, comment as-tu passé la première nuit de tes noces ?
- Mon père, ne m'en parlez pas. Regardez plutôt ce rien qui vaille.
Je préfère encore le forgeron.
- Ma fille, tu auras contentement. Ton second mariage, je le romps.
Ce matin même, tu épouseras de nouveau ton premier mari.
Ce qui fut dit fut fait. La nuit venue, le forgeron prouva qu'il n'était pas un chapon.

J-F Bladé - 1874




LE GRILLON DU RESINIER



Ce n'était pas un grillon, ce n'était pas une cigale. Mais allez donc savoir dans ce fichu pays quand les aiguilles de pin filtrent le soleil et n'en laissent passer que les plus capiteux des rayons ! Le tournoiement des abeilles dans le léger brouillard qui suinte des bruyères et l'odeur de térébenthine ajoutent encore à l'ivresse.

Le grillon, nous le savons, cherche la présence des hommes. Quand il vit cette bête toute noire de peau, toute guillerette de sa chanson, Pierre la prit pour un grillon.

En bon résinier, il est vrai, Pierre n'était jamais sorti du pays et les " m'as-tu-vu " de la ville qui ne se croient pas rien, le disaient simplet. Il l'était à sa manière puisqu'il se mit à parler au grillon comme à leur chat ou à leur chien : " Petit grillon, petit grillon, dis-moi quelque chose, je suis si seul depuis que les bergers ne mènent plus leurs moutons dans la lande. "

Le grillon lui répondit : " Repose-toi, bon résinier, sur la mousse qui pousse au pied du gros pin. Ecoute-moi et après, tu partiras, si le cœur t'en dit. Tu compteras dix crosses de fougères devant toi. Tu dépasseras sur ta gauche deux brandes à balai. Après, tu marcheras face au soleil jusqu'au troisième ajonc et tu trouveras un sentier tout plein d'un épais tapis d'aiguilles de pin. Tu ne seras plus jamais seul. "

Et le grillon s'en fut comme il était venu, dans un titillement de soleil.

Pierre, qui n'avait jamais tant compté a retrouvé les dix crosses, les deux brandes et les trois ajonc. Il allait s'engager dans le sentier quand il surprit le regard moqueur d'un liron qui se balançait à la grosse branche d'un pin franc. " Mon beau liron, mon beau liron, dit Pierre de sa voix suppliante, n'as-tu pas vu passer quelqu'un sur ce sentier ?

- Si fait, dit le liron. C'était au temps du grand Napoléon. J'ai vu un officier d'Espagne tout dépenaillé courir derrière les genêts. Il a couru jusqu'au pin penché sur la rivière et a creusé un grand trou entre les racines qui vont à l'opposé de l'eau. "

Pierre a bien remercié le liron avant de se rendre à la rivière qui coulait toute rouge et fraîche entre les scolopendres. Le pin s'y trouvait toujours. Il avait bien grossi depuis lors et avait été tant gemmé qu'il en était tout couturé de cares. Il était tant penché qu'il avait jeté à l'opposé de la rivière une grande racine noueuse comme une corde d'amarrage.

Pierre a creusé à mains nues sous la grosse racine torte. Il y a trouvé la plus belle cassette qu'on ait jamais vue, amoureusement tenue par la racine du pin. Et quelle belle amasse il y avait ! Plus dorée qu'un barras, plus luisante qu'une goutte de résine qui boit le soleil : rien que des topazes et des diamants, des louis d'or et des doublons. Pierre s'en revint lourd de son secret et de sa cassette.

Ce fut comme si tous les grillons avaient chanté la découverte dans la nuit qui suivit, une nuit d'avant l'orage quand la nature est calme et quand les animaux sont énervés. Autant vous dire que, comme la plupart des secrets, il était plutôt mal gardé.

Le premier que Pierre vit en se levant fut le Curé.

" Ce n'est pas encore le moment, dit Pierre qui crut à l'extrême-onction.

- Si fait, si fait, dit que le curé, j'ai mes pauvres à soigner. " Il venait à peine de partir que le maire fit son entrée.

" J'ai besoin d'un stade, dit le maire.

- A votre service, dit Pierre, toujours vaillant à travailler. Ce n'est pas cela dit la maire. Avec tout ton bien tu peux te reposer. On trouvera quelqu'un pour défricher. "

Après est venu l'instituteur, pour un globe terrestre et quelques bâtons de craies, le président de l'équipe de rugby, pour le déplacement des supporters, le trésorier du club de cycliste, pour des rustines, l'amiral des Dragons d'Arcachon, pour le champagne de la régate… Il en venait de partout comme guêpes sur du raisin quand il est tout chaud de soleil.

Le résinier ne fut plus jamais seul, jamais, tant qu'il eût quelque chose à donner.

Quand il n'a plus rien eu du tout, il a retrouvé le grillon, comme un gros criquet, gai comme un pinson, toujours noir comme du charbon. Mais il lui semblait tout autre, comme soulagé. Il l'a mis dans la cassette qu'il porte depuis en bandoulière quand il s'en va gemmer ses arbres, le hapchot sur l'autre épaule, tout bardé de lamelles de zinc comme les chasseurs font des cartouchières.

Les gens du village, qui ne lui parlent plus, disent que la fortune l'a rendu fou et qu'il ne s'en est jamais remis. Ce qu'il ne savent pas, ceux du village, c'est qu'il a mis dans sa cassette, non pas le corps d'un grillon mais l'âme d'un déserteur qui avait caché dans la lande le produit de ses rapines. Depuis que le trésor s'est volatilisé, l'officier parle au résinier.

Lorsque Pierre a bien travaillé et qu'il sort sa gourde de courge sous un chêne au frais d'un ruisseau, il entr'ouvre sa cassette et l'officier raconte ses campagnes : Rome, Vienne, plus belle encore que Paris, la Russie et toute l'Espagne. Pierre, qui n'a jamais quitté le pays, connaît aujourd'hui l'Europe mieux que les villageois qui affectent de l'ignorer, et les touristes qui le méprisent.

Il est vrai qu'il ignore Waterloo, l'officier n'ayant pas connu les défaites de l'Empereur.

C. Daney
Contes de la mer, de la lande et du vent
(Editions Loubatières 1990)





POURQUOI LES JALO NE MANGENT PAS DE GRILLONS ?
(conte du Mali)

Un jour, les animaux de la brousse se réunirent pour organiser un combat.
Il fut décidé que le vainqueur recevrait en récompense un troupeau de bœufs.
Eléphant, Antilope-cheval et Phacochère dirent qu'ils se battraient les premiers
parce qu'ils étaient les plus vieux.
Ils ajoutèrent que, comme ils étaient les plus forts, si un animal arrivait à les vaincre tous les trois,
il serait considéré comme vainqueur et n'aurait même pas à se battre avec les autres animaux.
La rencontre commença. Eléphant se mit en place.
Tout le monde savait que quand il attaquait un animal, il le tuait en le faisant tomber.
Le premier qui se présenta pour le combat fut Grillon.
En le voyant arriver, Eléphant fut très surpris.
Comment une bête si petite pouvait-elle prétendre s'attaquer à lui !
Il dit aux autres animaux : - Vous allez voir.
Je vais mettre ce petit grillon sous ma patte et il me suffira de courir un peu pour le tuer.
Eléphant et Grillon se placèrent face à face.
A peine le signal du début du combat avait-il été donné et avaient-ils commencé à courir l'un vers l'autre
qu'on entendit Grillon se mettre à chanter à tue-tête :
Regardez, regardez !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Et un ! Et deux !
Il est étendu sur le sol !
Gégew !

Et Grillon, tout en chantant, alla planter ses deux pattes
dans une patte d'Eléphant.
Ses deux pattes étant épineuses et extrêmement dures,
la douleur fut si soudaine et si violente qu'Eléphant trébucha
et tomba sur le sol avec fracas.
En voyant un spectacle aussi inattendu,
les animaux sauvages éclatèrent de rire.
- Ho ! ho ! ho ! Il a fait tomber Eléphant ! criaient-ils en s'esclaffant.
Antilope-cheval était le seul à ne pas rire.
Il cria que Grillon avait certainement triché.
Comment aurait-il pu faire tomber un éléphant aussi gros !
Il dit qu'il allait se battre avec Grillon et qu'on verrait bien.
Et il ajouta qu'il n'aurait pas besoin de beaucoup de temps
pour écraser un grillon aussi petit.
Les animaux sauvages écoutèrent Antilope-cheval et s'écrièrent :
- Il a raison. Grillon doit maintenant combattre Antilope-cheval.
Antilope-cheval se précipita vers Grillon mais avant même qu'il l'ait atteint,
Grillon lui sauta dessus en chantant tue-tête :
Regardez, regardez !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Et un ! Et deux ! Il est étendu sur le sol !
Gégew !

Puis, comme pour Eléphant, il planta ses deux pattes dures et épineuses
dans une patte d'Antilope-cheval.
Hurlant de douleur, ce dernier trébucha et tomba sur le sol avec fracas.
Tous les animaux étaient stupéfaits.
Ils regardaient Grillon abasourdis en répétant :
- Eh ! Il a fait tomber Eléphant et Antilope-cheval !
Il a fait tomber Eléphant et Antilope-cheval !
Alors Phacochère s'avança et déclara que Grillon n'avait pas encore gagné
et qu'il devait se battre avec lui. Il n'en ferait qu'une bouchée !
Comme la tête des phacochères est énorme et dépasse celle de tous les autres animaux,
tous ceux qui étaient présents le crurent sans difficulté.
Phacochère s'élança vers Grillon.
Il fonça la tête haute et au moment où il allait poser la patte sur Grillon,
celui-ci, d'un bond, se planta dans son œil. Phacochère se mit à zigzaguer, à zigzaguer…
Il ne savait plus où il était. Grillon profita de ce qu'il était
sur la tête de Phacochère pour lui mordre les lèvres.
Il mordit tant et tant qu'il fit ressortir ses deux défenses.
Quand il eut fini, il descendit pour saisir Phacochère à la patte.
Ce dernier baissa alors la tête vers le sol pour l'attraper mais à ce moment-là,
Grillon recommença à chanter à tue-tête :
Regardez, regardez !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Un petit mâle va faire tomber un grand mâle !
Et un ! Et deux !
Il est étendu sur le sol !
Gégew !
Il planta ses pattes dures et épineuses dans une patte de Phacochère et le fit tomber.
Les animaux sauvages émerveillés par cet exploit applaudirent à tout rompre.
Grillon avait vaincu Eléphant, Antilope-cheval et Phacochère. Il avait gagné !
Comme cela avait été décidé, il n'aurait plus jamais à lutter avec les autres animaux.
On amena le troupeau de bœufs et on le donna à Grillon en le félicitant chaleureusement.
En rentrant chez lui, Grillon rencontra un vieil homme du nom de Jalo.
Il lui offrit le troupeau de bœufs en lui disant qu'il en tirerait certainement plus de profit que lui-même.
En compensation, il lui demanda de ne plus jamais manger les grillons qu'il trouverait.
Puis il creusa un trou et entra dedans.
C'est depuis ce grand combat que les Jalo ne mangent plus de grillons et ont des troupeaux de bœufs.




POURQUOI LE GRILLON EST TOUT NOIR ?
(conte du Maroc)

Un jour que le hérisson et le grillon avaient très faim, ils partirent ensemble chercher du maïs.
Il marchèrent longtemps, traversèrent des champs et des ruisseaux,
s'enfoncèrent dans les forêts profondes,
grimpèrent des collines, dévalèrent des pentes et finirent par trouver un grain de maïs.
Le soir, très fatigués par un aussi long et pénible voyage,
ils allumèrent un feu de camp et se mirent à discuter de la meilleure façon d'en tirer profit.
Le hérisson proposa de planter le grain pour avoir une récolte abondante.
Mais le grillon qui avait très faim, voulait le faire cuire sans attendre.
Chacun tenait à son idée et les deux amis commencèrent à se disputer.
Le hérisson et le grillon haussèrent le ton et se mirent à crier de plus en plus fort.
Puis ils en vinrent aux mains et aux bousculades, tant et si bien que, dans la bagarre,
le grillon perdit l'équilibre et tomba dans le feu.
Affolé, le hérisson courut chercher de l'eau pour éteindre le feu.
Il put heureusement sauver son ami.
Mais le grillon avait été tellement brûlé qu'il devint tout noir.
Depuis, il n'est plus jamais arrivé à retrouver la couleur dorée
qu'il avait avant cette terrible dispute.


J-P. DE FLORIAN

Le grillon

Un pauvre petit grillon,
Caché dans l'herbe fleurie,
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L'insect ailé brillait des plus vives couleurs ;
L'azur, la pourpre et l'or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
"Ah ! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure ;
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas ;
Autant vaudrait n'exister pas."
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants.
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper,
L'insecte, vainement, cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient et le prend par la tête ;
Il ne fallait pas tant d'effort pour déchirer la pauvre bête
"Oh ! Oh ! dit le grillon, je ne suis pas fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons cachés".



J. DE LA FONTAINE

Les oreilles du lièvre

Un animal cornu blessa de quelques coups
Le Lion, qui plein de courroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de son domaine
Toute bête portant des cornes à son front
Chèvres, Béliers, Taureaux aussitôt délogèrent ;
Daims et Cerfs de climat changèrent :
Chacun à s'en aller fut prompt.
Un Lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles,
Craignit que quelque inquisiteur
N'allât interpréter à cornes leur longueur,
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
"Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d'ici :
Mes oreilles enfin seroient cornes aussi ;
Et quand je les aurois plus courtes qu'une autruche,
Je craindrois même encor;" Le Grillon repartit :
"Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
Ce sont des oreilles que Dieu fit.
-On les fera passer pour cornes,
Dit l'animal craintif, et cornes de licornes.
J'aurais beau protester ; mon dire et mes raisons
Iront aux Petites-Maisons."

(Fables - livre V)


Iluustration de Gustave Doré


Mise en scène de fables de La Fontaine par Bob Wilson à la Comédie Française en 2004

A. HOUDAR DE LA MOTTE

Les grillons

Deux grillons bourgeois d'une ville,
avoient élû pour domicile
d'un magistrat le spacieux palais.
Hôtes du même lieu, sans pourtant se connoître,
l'un logeoit en seigneur au cabinet du maître ;
l'autre dans l'antichambre habitoit en laquais,
un jour jasmin grillon sort de sa cheminée ;
trotte de chambre en chambre, et faisant sa tournée,
arrive au cabinet ; entend l'autre grillon.
Bon jour, frère, dit-il. Bon jour répondit l'autre.
Votre serviteur. Moi le vôtre.
Mettez-vous là, dit l'un. L'autre, point de façon ;
traitez-moi comme ami ; je suis de la maison.
Je vis dans l'antichambre, où de mainte partie
monseigneur reçoit les placets ;
qu'il est sage et qu'il m'édifie !
Désintéressement, équité, modestie,
il a tout : c'est plaisir d'avoir des procès.
Bon droit avec tel juge est bien sûr du succès.
Tu te trompes, l'ami ; ce n'est pas là mon maître,
dit messire grillon. Je le connois bien mieux.
Toi, tu le prends là-bas, pour ce qu'il veut paroître ;
ici je le vois tel que le sort l'a fait naître.
Pour les riches, des mains ; pour les belles, des yeux ;
pour les puissans, égards et tours officieux ;
voilà tout le code du traître.
N'en sois donc plus la dupe ; et laisse le commun
s'abuser à la mascarade.
Ne confondons rien, camarade.
Distinguons deux hommes en un :
l'homme secret, et l'homme de parade.


Auteur anonyme

Un amérindien et son ami, en visite au centre ville de New York, marchaient
près de Times Square dans Manhattan. C'était durant l'heure du lunch
et les rues étaient bondées de monde. Les autos klaxonnaient de plus belle,
les autos taxi faisaient crisser leurs pneus sur les coins de rue,
les sirènes hurlaient et les bruits de la ville rendaient presque sourd.
Soudain, l'amérindien dit, "j'entends un grillon."

Son ami répondit, "Quoi? Tu dois être fou.
Tu ne pourrais jamais entendre un grillon au milieu de tout ce vacarme!"

"Non, j'en suis sûr," dit l'amérindien, "j'entends un grillon."

"C'est fou," dit l'ami.

L'amérindien écouta attentivement pendant un moment,
puis traversa la rue jusqu'à un gros planteur en ciment
où poussaient quelques arbustes. Il regarda à l'intérieur des arbustes,
sous les branches et avec assurance il localisa un petit grillon.
Son ami était complètement stupéfait.

"C'est incroyable," dit son ami. "Tu dois avoir des oreilles super-humaines !"

"Non," répondit l'amérindien. "Mes oreilles ne sont pas différentes des tiennes.
Tout ça dépend de ce que tu cherches à entendre."

"Mais ça ne se peut pas !" dit l'ami. "Je ne pourrais jamais entendre un grillon dans ce bruit."

"Oui, c'est vrai," repliqua l'amérindien. "Ça dépend de ce qui est vraiment important pour toi. Tiens, laisse-moi te le démontrer."

Il fouilla dans sa poche, en retira quelques sous et discrètement les jeta sur le trottoir.
Et alors, malgré le bruit de la rue bondée de monde retentissant encore
dans leurs oreilles, ils remarquèrent que toutes les têtes,
jusqu'à une distance de sept mètres d'eux, se tournaient
et regardaient pour voir si la monnaie qui tintait sur le pavement était la leur.

"Tu vois ce que je veux dire?" demanda l'amérindien.
"Tout ça dépend de ce qui est important pour toi."

Sakki et les arts martiaux

Le roi Husan avait entendu parler du maître de kung-fu Po Kung-i, réputé pour sa très grande force.
Lui-même passionné par l'exercice physique, il le fit convoquer.
Lorsque Po se présenta devant lui, il ne vit qu'un homme chétif et petit.
Le roi fut déçu ; se grattant la barbe d'un air interrogateur, il lui demanda
s'il était vraiment aussi fort que ce qu'on lui avait rapporté.

-"Je peux briser la patte d'un grillon et résister au coup d'aile d'une cigale, répondit Po avec un sourire timide."
- "Quoi ! rugit le roi. Comment? Je peux quant à moi traîner neuf buffles par la queue et j'ai honte de ma faiblesse !
Comment peux-tu être célèbre?"
- " J'ai été instruit par mon maître.
Sa force était sans égale, mais personne ne le sut, même dANS son entourage, car il n'en fit jamais usage."

Et Po repartit laissant le roi Husan méditer cette leçon de modestie.